La CAN 2019 vue de Tours, en France

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Il faut bien avouer que je ne suis pas une passionnée de foot, et que je ne regarde jamais les matchs à la télévision. Et pourtant, j’ai suivi la finale de la CAN à Tours…

De toutes façons, je suis suffisamment snob pour n’avoir pas même de télévision chez moi. Je dois confesser qu’une fois, il y a bien longtemps, je me suis laissée aller à assister à un match de la Berri’, la Berrichonne de Châteauroux, dans l’Indre, à une époque où je travaillais à Preuilly-sur-Claise en Indre-et-Loire, et où mon cœur était à Tournon-Saint-Martin (Indre). J’avais peu regardé la pelouse, et j’avais surtout observé et écouté les supporters, avec une fascination certaine : ils roulaient les ‘r’ comme le mari de ma nourrice, qui venait de « Château’l’oux »

Plus tard, au cours d’une expédition à la Bibliothèque municipale de Tours, j’étais tombée sur l’excellente bande dessinée Un Maillot pour l’Algérie, et je me suis dit qu’il ne fallait rien méconnaître ni mépriser pour tenter de comprendre un peu le monde.

Je suivais de loin la CAN à travers les posts des Mondoblogueurs. Must read : MondoCAN 2019.

J’apprends l’existence d’une guinguette informelle qui diffuse la finale

Je réalise en ce moment une série d’interviews sur un quartier de la ville de Tours appelé le Sanitas, que certains pourraient qualifier de « populaire ». En discutant, j’apprends l’existence d’une guinguette informelle (à Tours, la guinguette « officielle », c’est un bar à ciel ouvert, au bord de la Loire, en centre-ville, qui brasse énormément de monde, touristes, étudiants, etc.) en plein cœur du quartier, où le match final de la CAN sera diffusé en plein air pour les habitants. Curieuse, je me dis que je dois absolument y faire un tour vendredi 19.

Jeudi 18, je trouve dans ma boîte mail un « communiqué de presse sur le dispositif de stationnement et de circulation mis en place par la Ville de Tours en raison de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations. »

La ville se montre prévoyante. En effet, des cas de rodéo et de supporters indélicats ont été rapportés ces jours derniers. On a même entendu parler de Tours dans le flash infos de la matinale de France Culture pour « l’affaire du drapeau ».

« L’affaire du drapeau » – Capture d’écran CNews

J’en parle aux personnes croisées au Sanitas au fil des interviews. Ils se gaussent. « Les rodéos, ici, c’est tout le temps ! Toute l’année, foot ou pas ! Mais personne en parle jamais, et personne ne fait rien ! » Bon…

Vendredi arrive. Dilemme. Il y a aussi l’excellent Orchestre des Jeunes du Centre qui se produit à l’Hôtel de Ville de Tours, et j’avais prévu d’y aller bien avant d’avoir vent de la guinguette spontanée du Sanitas. J’irais donc au concert, et à la faveur de l’entracte qui devrait tomber au moment de la mi-temps, je m’éclipserai discrètement.

Entracte : je file vers le match

Hôtel de ville de Tours. Salle comble. Discours introductif du chef d’orchestre : il s’excuse auprès du public, car pour des raisons de sécurité et de finale de la CAN, le concert devra être écourté. Clameur scandalisée, huées. « C’est une honte ! », s’exclame ma voisine, accompagnant sa colère d’un mouvement d’éventail. Je me sens gênée un instant, comme si l’intention d’aller assister à la deuxième mi-temps, du côté des fauteurs de trouble potentiels, qui lèsent sans vergogne les amoureux de la musique, à cause de leurs basses lubies, faisait de moi une traîtresse, et qu’il fallait à tout prix taire cette vile intention. Je retiens mon souffle. Je jette un œil à ma voisine. « Ah, non, mais vraiment, hein ! », me dit-elle, en s’éventant à petits mouvements rapides et agacés. Ouf, « ça » ne se voit donc pas sur ma figure.

En pleine extase musicale, ma montre darde sa grande aiguille vers le 45 fatal, une notification RFI allume mon portable à travers mon totebag en coton bio équitable. La mi-temps. Je m’éclipse donc avec la discrétion permise par un trousseau de clefs qui choit d’une poche sur le parquet. Direction le Sanitas. Je passe le rideau policier à vélo. Rien. J’arrive dans le quartier. Rien. Je finis par trouver la guinguette bis. Au centre des immeubles, sur la place, une camionnette avec un écran géant, autour duquel des habitants, hommes et femmes, jeunes et vieux, regardent le match assis sur des chaises de jardin. De part et d’autre de l’écran, deux drapeaux : un drapeau algérien, un drapeau sénégalais, et sur un carton : « Que le meilleur gagne ».

Je discute avec des habitants. Cette guinguette bis existe-là tout l’été, pas seulement pour le match, et je peux revenir quand je veux. Oui, depuis des années. Les habitants ? Oh, mais ils viennent, tous ! Il y a des gens pour l’Algérie, des gens de tous les pays d’Afrique, ici, des blancs aussi. Tout le monde peut venir. Les policiers ? Oui, ils passent toujours voir si tout va bien, s’il n’y a pas de « bêtise ». Miracle, certains connaissent Mondoblog. Je ferai bientôt un montage avec les paroles enregistrées. Voici venir l’Oncle, celui qui organise cette guinguette. On me propose une chaise, un coca. Je me dis que, quand même, il doit bien y avoir des voisins qui ne goûtent guère ces retrouvailles estivales de plein air.

On m’apprend aussi que l’ancien maire de Tours, Jean Germain – « paix à son âme » – serait déjà passé ici assister à un match.

La guinguette du Sanitas. CP : Warda

Fin du match. Une clameur de joie semble tourbillonner sur les façades, de balcon en balcon, au dessus de la place. Les Fennecs ont gagné. Aux fenêtres, les supporters de l’équipe d’Algérie laissent éclater leur joie, ils brandissent fièrement le drapeau algérien. Quelques feux d’artifice sont tirés d’un balcon. A la guinguette, on plie bagage. L’Oncle rassemble les fauteuils en plastique ; certains s’attardent quand même, et se demandent quel genre de vendus sont les arbitres.

Je vais vers mon vélo, qui m’a attendu sagement appuyé sur une poubelle. Je fais un tour dans le quartier. Des voitures qui klaxonnent, des scooters, des drapeaux partout. « On a gagné ! » Un jeune homme, en joie, me dit « On est fiers ! Il faut être fiers ! Oublie pas ça : il faut être fiers ! » Je lui rends son sourire.

Certains scandent « 1, 2, 3 ! Viva l’Algérie ! ».

Les choses sont bien plus simples que ce qu’elles paraissent

Je roule vers la place Jean Jaurès. Sur le chemin, des familles, des petits enfants, des femmes, des drapeaux algériens. Sur la place, des jeunes femmes avec une cape en drapeau algérien font des selfies. Les mamans voilées donnent la main aux petits qui regardent les plus grands danser, chanter en musique. Je reste un peu.

Soudain, je vois plein d’ados courir vers le centre de la place. La musique s’éteint. Tout le monde retient son souffle. Un jeune sur un quad traverse la place à bonne allure, puis disparaît. La musique reprend, les drapeaux s’agitent à nouveau. Je me dis qu’il est temps de rentrer.

Le lendemain matin, le quotidien local La Nouvelle République ne fait état d’aucun trouble majeur.

Je ne suis suis pas devenue passionnée de football en un soir ; cependant je crois que cette expérience m’a permis de croiser, en un espace-temps très réduit, des personnes aux histoires, aux aspirations, aux centres d’intérêts très différents, qui se méconnaissent, qui se craignent peut-être. J’ai eu autant de plaisir à partager le délicieux concert de l’Orchestre des Jeunes du Centre avec mes voisins de chaise que le match avec des habitants du quartier Sanitas, que la joie des supporters de l’équipe d’Algérie. Pourtant, je ne viens pas du Sanitas, je ne suis pas Algérienne, ni d’origine algérienne, ni musicienne classique ou amatrice éclairée. Je n’ai rien fait d’extraordinaire. J’ai juste pris mon vélo pour aller d’un point à l’autre, sans me poser de question.

Pourquoi tout semble parfois si complexe ?

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